Ni victimes, ni héros

Nous ne sommes ni des victimes, ni des héros. Nous souhaitons seulement nous affranchir du regard des autres afin de vivre en adultes libres et heureux.

(yulianna. yussef créative photos : Stanislaw Malirowski Fotodia)

 

En travaillant sur la définition du handicap esthétique, je me suis demandée pourquoi un tel acharnement sur ce sujet, pourquoi cette incapacité à lâcher et à passer à autre chose et finalement à « vivre normalement ». Je me donne parfois l’impression d’un pit-bull incapable de lâcher sa prise.

Je pense alors à cette réflexion de Boris Cyrulnik :

« Il me semble que, lorsqu’on a été blessé dans sa vie, on est contraint de mettre en place, de tricoter un processus de résilience jusqu’à sa mort. La blessure est enfouie, maîtrisée, transformée, mais elle ne guérit jamais complètement ».

Lorsqu’on lit son œuvre (je parle de son œuvre grand public), on comprend que finalement la question autour de laquelle, il gravite et qu’il tente désespérément de résoudre : est de comprendre ce qui lui est arrivé personnellement lors de cette rafle de la synagogue de Bordeaux. Rafle dont on peut penser qu’il a échappé mais qui finalement l’a avalé « tout cru et à jamais ». On sent que cette question est obsessionnelle chez lui car il y revient sans cesse et invariablement dans tous ses écrits. Probablement n’a-t-il pas trouvé sa réponse ?

Donc en le lisant ou l’écoutant je me demande si pour ma part, je pourrai répondre à la mienne de question ? Ou n’est-ce pas une belle utopie ?

Les facteurs de résilience qu’il évoque dans une interview me semblent particulièrement pertinents :

« …En premier lieu la révolte, le refus d’être condamné au rôle de victime passive : « J’ai en moi la force de réagir, aussi je vais me battre, chercher à comprendre ». Puis, il y a le rêve. « Je m’appelle Georges Perec, j’ai 8 ans, j’ignore ce que mes parents sont devenus. Alors, je vais écrire, écrire pour leur donner un tombeau. » Dans son roman La Disparition, la lettre disparue, ce « e » manquant, c’est «eux».On observe également une forte dose de mégalomanie chez les résilients. Les enfants blessés ressassent en silence : « Un jour je m’en sortirai, un jour je leur montrerai. » Ils ont des rêves grandioses, fous. Qu’ils taisent. Enfin, dernier mode de défense qu’ils mettent en œuvre : l’humour. « Si je fais rire, sourire de ce qui m’est arrivé, je peux m’intégrer, cesser d’être un phénomène de foire. » Bien sûr, tous les résilients n’ont pas un sens de l’humour développé. D’ailleurs quand on souffre vraiment trop, l’humour devient impossible »

Le seul facteur qu’il n’évoque pas est le déni alors qu’il le fait dans d’autres écrits mais peut-être que ce n’en est pas un finalement car il finit toujours par nous exploser à la figure.

Cependant je découvre ici ce nouveau facteur que je n’avais jamais imaginé : la mégalomanie de ces enfants-là « Ils ont des rêves grandioses, fous. Qu’ils taisent… ». Je ne l’avais jamais envisagé sous cet angle mais finalement n’a-t-il pas raison ? Et n’est-ce pas très probablement cela ? « Un jour je m’en sortirai, un jour je leur montrerai » et j’ajouterais : « Un jour, je sortirai de mon silence et je vous raconterai vraiment … »

Mais en réalité la désillusion est importante. À quoi sert-il de sortir de son silence car cela n’intéresse personne, sauf nous-même ? Alors ne faut-il pas retourner sagement au silence et se taire ? et continuer à creuser notre sillon uniquement pour nous-même afin de répondre chacun à sa propre question que le trauma a éveillé en nous, le jour où il nous a cueilli et enfermé.

Mais y a-t-il seulement une réponse ?

Je pense que la question qui taraude Boris Cyrulnik au travers de ses écrits, est de comprendre pourquoi ce jour-là, lui si innocent et si petit, a pu perdre au regard des autres toute dignité humaine au point que ses bourreaux aient souhaité sa mort de part sa simple naissance ? … et ne rejoint-elle pas la mienne de question finalement ?

Alors restons maîtres de nos vies et ne nous laissons pas coller une étiquette si nous n’y adhérons pas et qu’elle ne reflète pas notre réalité.

Voilà pourquoi cette définition de handicap esthétique est si importante à mes yeux et ne doit pas nous être attribuée par des gens, tout bon professionnel qu’ils soient, n’ayant aucune idée de la réalité de nos vies, de nos quotidiens !

Nous ne sommes ni des victimes, ni des héros. Nous souhaitons seulement nous affranchir du regard des autres afin de vivre en adultes libres et heureux.

Béatrice de REVIERS

Juillet 2020