Mon apparence dans les yeux de l’autre et …à mes yeux.

SÉMINAIRE PIERRE ROYER Jeudi 17 mars 2022 – Institut Imagine –

CINQUANTE ANS DE « TROISIEMES JEUDIS » : HOMMAGE AUX FONDATEURS ET ÉTAT DE L’ART EN DYSMORPHOLGIE.

Intervention du Dr Béatrice de REVIERS  

« Je me sens comme tout le monde, mais toi tu me regardes dans la rue, à l’école, partout. » (Gabriel-6 ans )

↑Dessine-moi un visage. Maud Vazquez et Caroline Darroquy – Production Les Films du Huitième JourDessine-moi un visage. Maud Vazquez et Caroline Darroquy – Production Les Films du Huitième Jour

En ces quelques mots, Gabriel résume parfaitement la difficulté de vivre avec un visage hors norme. 

Ce visage de Gabriel est à la croisée de la philosophie, de la sociologie, de la psychologie, de l’anthropologie, de la biologie, de la génétique, de la médecine, de la chirurgie, mais surtout d’une vie réelle et incarnée pour Gabriel. L’écueil serait de rester trop théorique et insuffisamment concret.

Que répondons-nous à Gabriel et comment l’accompagnons pour qu’il puisse s’affranchir de ce regard de l’autre, l’aidant à devenir un adulte libre et heureux, mais certainement pas une victime, ou même un héros ?

Pour cela, nous essayerons de comprendre comment la communication, la curiosité, l’anxiété sociale de l’apparence (ASA) et la mémoire traumatique sont les éléments centraux dans sa problématique.

1. Un Visage et non une Face.

Dans cet exposé, nous évoquerons « le visage hors norme » d’origine congénitale et non « la face » selon la notion de E.Lévinas et en ce qu’: 

« il est l’interface entre autrui et moi » avec tout ce qu’il implique, car « ce que je vois, ne me dit pas tout. » (Lévinas)

(Éthique et infini)

La face correspond à l’ensemble des éléments anatomiques et physiologiques comme les os, muscles, nerfs, etc, alors que le visage est l’interface sociale.

« C’est lorsque vous voyez un nez, explique Lévinas, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas regarder la couleur de ses yeux » (Éthique et infini).

Oui, mais peut-on faire totalement abstraction, lors d’une rencontre avec une personne présentant un visage « hors norme » comme nous y engage Lévinas et alors comment accéder à cette dimension dans la rencontre ?

Marcel Nuss, essayiste français affecté par une amytrophie spinale, nous écrit en 2009, ces termes particulièrement durs et difficiles à entendre.  

« Je suis une a-normalité dans une société… névrotiquement normée et normative. Je suis une gêne et/ou un choc visuel»

Mais en 2017, il nous précise, lors d’une conférence à l’Université de Bourgogne :

«Je suis ma propre norme, car je me fous de la norme face au regard normatif. Ce qui m’importe, c’est le rapport avec moi-même » 

Marcel Nuss 2017 conférence à Université de Bourgogne.

Beaucoup d’exemples me viennent à l’esprit, illustrant cette incapacité « de l’autre » à passer au-delà de ce visage.

Combien d’histoires d’enfants exclus de structures scolaires et orientés en instituts spécialisés comme Alexandre Jollien, m’ont été rapportées pour la simple raison que leur facies laissaient préjuger de leurs capacités intellectuelles. Aucune chance ne leur a été accordée par l’institution et la pression de ce fameux regard de l’autre.

Alexandre Jollien « Éloge de la faiblesse Ed. du Cerf, 1999.

2. Aurions-nous donc affaire à un handicap (HCP) que l’on pourrait qualifier d’ « esthétique ou de l’apparence » comme certains l’ont affirmé ?

Dans le domaine de l’altérité, nous sommes face à une grande difficulté afin de trouver les mots justes.

Pour l’organisation de ce colloque, n’avez-vous pas eu du mal à savoir quels termes utiliser ? : différence physique, différence corporelle, de singularité, de dysmorphies faciale, handicap, etc. ….

Robert Murphy (anthropologue affecté par une tumeur cérébrale) avait remarqué que

« les valides ont toujours une grande difficulté à décider de ce qu’il leur faut dire aux invalides, et à cette difficulté se combine le fait qu’ils ne savent pas bien quels mots utiliser»

↑ R. Murphy, Vivre à corps perdu. Le témoignage et le combat d’un anthropologue paralysé (1987) (The Body Silent. A journey into Paralysis) Paris, coll. « Terre humaine Poche », 1993, p. 148-149.

« L’hypersensibilité aux mots qualifiant les personnes handicapées apparaît quand le discours entre dans le champ des personnes dites valides. Celles-ci doivent alors tenir compte des arrière-plans inconscients véhiculés par la langue. »

↑QUENTIN, Bertrand. Les invalidés (connaissances de la diversité.

Mais dans les cas qui nous intéressent, sommes-nous bien dans le champ du handicap (HCP) ?

Le terme de handicap apparaît pour la première fois en 1917, avec le retour des mutilés de la Première Guerre mondiale. Cependant, il est extrêmement difficile de le définir tant, la notion est complexe et regroupe des entités si disparates avec une tendance actuelle plus militante et de lobbying financier que d’un réalisme soucieux du bien de ceux qu’elle englobe.

La notion de HCP associe deux éléments : celle de la compensation au regard d’une déficience organique, psychique, motrice, intellectuelle, etc.

Or dans le cas d’une différence corporelle, y a-t-il une déficience organique objective, associée ? Et n’y a-t-il pas également un danger « d’adjectiver » HCP par « esthétique » ou « de l’apparence » ?

L’association de ces termes, ne fait-elle pas directement référence à des jugements de valeur sur ce qui est beau par opposition à ce qui ne l’est pas, avec toutes les conséquences que cela peut avoir lorsqu’on n’est pas dans la bonne catégorie? Et qui est en mesure de fixer la frontière entre ce qui est acceptable, dans ce domaine, de ce qui ne l’est pas ?

Enfin, ce terme de HCP ne fige-t-il pas celui qui en est qualifié dans la passivité face à une incapacité, à un fatalisme qui serait ici de l’ordre du relationnel alors que fonctionnellement, il est en capacité de créer cette relation ?

Enfin, ces termes n’aggravent-ils pas un sentiment de différence et n’entravent-ils pas l’émergence d’un sentiment de sécurité, d’appartenance, de confiance en soi, essentiels à la construction de ces enfants. (CF pyramide de Maslow) comme j’ai pu le constater chez certains.

En revanche, on ne peut nier, banaliser la souffrance réelle de ces personnes. Il est donc nécessaire de comprendre et de nommer correctement les phénomènes. Pour cela, nous introduirons plus loin la notion d’Anxiété sociale de l’apparence (ASA). Car « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » Albert Camus.

 

3. Mais alors comment aider l’interlocuteur à « envisager » l’autre, au lieu de le « dévisager », et comment aider le sujet à instaurer une communication adaptée et efficace pour une relation équilibrée et respectueuse.

Car c’est bien votre questionnement d’aujourd’hui et la réponse que nous devons apporter à Gabriel.

Nous débuterons en évoquant trois écueils identifiés par B. Quentin dans son livre  « Les invalidés » :

A) Le concept de l’empathie « égocentrée ».

Cette empathie est particulièrement présente dans la situation d’un visage hors norme. Le concept « d’empathie égocentrée » est développé en philosophie face à l’altérité (Quentin, 2013). 

L’individu fait une faute de raisonnement en se « mettant à la place de l’autre » mais il le fait sans quitter réellement son propre point de vue et ses propres référentiels. « L’homme de la rue sujet à « l’empathie égocentrée » ne voit dans la personne différente que l’horreur de ce qu’il ressent comme un manque empêchant la vie heureuse »

↑QUENTIN, Bertrand. Les invalidés (Connaissances de la diversité).

Mais le terme plus adéquat ne serait-il pas une « pseudo-empathie égocentrée », car l’empathie consiste à ressentir les émotions de l’autre, or dans ce cas précis, c’est l’inverse. On prête à l’autre nos propres ressentis.

En réalité, que sait-on de la vie de l’autre, de ses émotions, de ses intérêts, de ses victoires, de ses fiertés, de son histoire, etc. ? Nous effectuons nous pas des raccourcis, directement induit par nos propres émotions.

B) Compensations inopportunes.

Le concept de « compensations inopportunes » (Quentin, 2013) est selon Quentin une réponse inadaptée à une vulnérabilité réelle : les professionnels qui travaillent (…), les familles elles-mêmes peuvent en venir à une forme de compassion qui les amène à vouloir retirer à la personne (…) un souci, un fardeau, une épreuve de la vie de tous les jours. Le raisonnement étant : « C’est déjà difficile, alors on ne va pas lui ajouter ce poids supplémentaire. » Ce raisonnement vire à la faute humaine quand, sous prétexte d’alléger l’existence de l’autre, on lui retire ce qui fait partie de la condition humaine et qui nous forge aussi dans la patience, l’effort et les échecs.

C) Le danger du Romantisme de la différence selon B.Quentin. B.Cyrulnick parle même de la mégalomanie du résilient et pour ma part de mythe du super-héros gommant la réalité de la vraie vie.

« On observe également une forte dose de mégalomanie chez les résilients. Les enfants blessés ressassent en silence : «Un jour, je m’en sortirai, un jour, je leur montrerai. » Ils ont des rêves grandioses, fous. Qu’ils taisent. Enfin, dernier mode de défense qu’ils mettent en œuvre : l’humour. « Si je fais rire, sourire de ce qui m’est arrivé, je peux m’intégrer, cesser d’être un phénomène de foire. » Bien sûr, tous les résilients n’ont pas un sens de l’humour développé. D’ailleurs, quand on souffre vraiment trop, l’humour devient impossible » B Cyrulnick.

↑ « Entretien avec B.Cyrulnik », Isabelle Taubin : «Concrètement, quels traits psychologiques remarque-t-on le plus souvent chez les résilients ? » 2020 rev psychologie

« La mégalomanie de ces enfants-là… Ils ont des rêves grandioses, fous. Qu’ils taisent… ». « Un jour, je m’en sortirai, un jour, je leur montrerai » auquel on peut ajouter : «Un jour, je sortirai de mon silence et je vous raconterai vraiment… »

Mais le risque de désillusion n’est-il pas réel ? N’est-ce pas le même ressort qui fait bien souvent présenter ces enfants-là comme de véritables petits héros ? Mais quel poids supplémentaire leur impose-t-on, alors ? Leur laisse-t-on la possibilité de dire « pouce » ou  » c’est trop lourd, j’ai besoin d’aide »

Les autorisons-nous à n’avoir pas tous, les capacités d’un Philippe Couzon ou d’un Théo Curin, qui certes sont de beaux modèles mais avons nous tous, les capacités de gravir des Everest ? Méfions-nous de ces termes galvaudés et utilisés sans discernement, de ces incantations au dépassement de soi, à la résilience, à la bienveillance et au bonheur.

Ne doit-on pas permettre à ces enfants de rester des enfants, et aidons-les, à décoller toute étiquette, s’ils n’y adhérent pas et qu’elle ne reflète pas leur réalité?

4. Concept de curiosité universelle.

« Peut-être est-ce juste de la curiosité, mais est-ce que tu sais ce que ça fait d’avoir un visage pas comme les autres ? » nous dit Thomas, 18 ans

↑Dessine-moi un visage. Maud Vazquez et Caroline Darroquy – Production Les Films du Huitième Jour

Toute particularité corporelle induit naturellement chez « l’autre », de la curiosité et de la crainte, car l’être humain a peur de ce qu’il ne connaît pas, ne maîtrise pas et a besoin de comprendre à quoi il se confronte et si cela représente une menace pour lui. Il est donc nécessaire de lui permettre d’accéder à cette information et à cette compréhension afin de désamorcer un certain nombre d’attitudes et de conséquences négatives induites par cette peur que sont la stigmatisation, l’agressivité, le rejet, la maltraitante, l’humiliation.

Cette curiosité est, selon nous un des concepts essentiels de cette problématique, car sa compréhension et sa maîtrise permettront de limiter les conséquences négatives de « ce regard de l’autre » sur la construction de l’enfant.

Si nous sommes en mesure de lui donner les moyens d’une attitude proactive et efficace face aux réactions que sa particularité corporelle peut induire chez les autres, alors nous l’aiderons à accepter celles-ci, nous limiterons son sentiment de différence et nous renforcerons celui d’appartenance et d’estime de soi si importants à son équilibre et à son développement. 

C’est d’autant plus indispensable que nous ne changerons pas le regard de 7,6 milliards d’individus. Soyons réalistes, lucides et pragmatiques !

Cela passera par l’expérimentation de sa propre curiosité naturelle, puis par ce que nous appelons la psycho-éducation à la curiosité, car personne n’est tolérant dans le domaine.

5. Comprendre comment l’enfant se construit, pour comprendre ce qu’il vit, est essentiel.

Un constat principal est que  l’enfant ne naît pas avec la conscience de sa différence corporelle. Il l’acquiert par ses expériences de vie, par des mécanismes d’apprentissage. (Herman de Vries)

La conférence TEDx de Lisa Velazquez illustre parfaitement cette réalité, lorsqu’elle nous raconte comment un jour dans la cour de récréation, elle à pris conscience qu’elle était différente des autres enfants et le choc que cela a été.

C’est bien cette histoire personnelle d’apprentissage qui induit et explique la grande hétérogénéité constatée dans les vécus d’une singularité corporelle.

À partir de ce constat, on comprend pourquoi ce n’est ni la visibilité, ni l’étendu, ni la gravité, ni le sexe, ni l’âge qui sont les facteurs prédisposant à des troubles Psycho-sociaux secondaires comme le rapportent Thompson et Kent* dans leur revue scientifique de littérature.

Chaque vie humaine est unique et complexe. Cette évidence est bien souvent oubliée dans tous les champs de la santé actuelle.

Croire encore à ces signes physiques et physiologiques comme marqueurs principaux n’est-ce pas une parfaite manifestation de cette fameuse « pseudo-empathie égocentrée » ? Ne serait-il donc pas temps de stopper ces études quantitatives évaluant les mauvais facteurs ?

↑. ThompsonA.,Kent,G (2001) Adjusting to disfigurement : process involved in Dealing with being visibly different.Clinical Psychology review, 21, 663-682

A) Comment rendre compte alors de cette grande diversité de vécu ?

Dans notre approche, nous avons pensé qu’il est utile de recourir à 3 catégories pour décrire les états psychiques qu’induit un visage hors norme. Mais plus que trois catégories parfaitement étanches, il s’agit en réalité d’un véritable continuum de ressentis. 

La personne affectée évoluera d’une catégorie à l’autre au cours de sa vie, de ses expériences et de ses rencontres, car rien n’est figé dans le domaine à la différence de la notion même d’un HCP.

L’acceptation ou l’intégration : la particularité corporelle ne déclenche aucune gêne, préoccupation ou répercussion particulières tant socialement qu’émotionnellement. La conscience de sa présence est réaliste et saine. Il ne faut pas confondre l’acceptation avec l’absence totale de perception ou une sur-valorisation de celle-ci qui elles sont anormales et bien souvent signe de souffrance. 

La vulnérabilité : tout en menant une vie strictement normale, la particularité affecte le bien-être en société de la personne atteinte sans pour autant la limiter. En revanche, cette particularité lui demande une adaptation et la nécessité de mobiliser ses ressources pour y faire face. Ce qui à terme peut l’épuiser. Je précise, vulnérabilité dans le sens de fragilité, un talon d’Achille.

L’envahissement : cet état se manifeste par une véritable souffrance chronique à type d’anxiété invalidante, d’envahissement de la vie psychique associées à des comportements d’évitement, d’isolement, de peur du regard et du jugement de l’autre, et parfois même d’état dépressif.

Face aux niveaux élevés d’anxiété et de honte de ces patients, Clarcke, Thompson, Rumsey, Newell qui font référence dans le domaine, sont les premiers à soutenir que ce tableau clinique évoque une authentique anxiété sociale de l’apparence (ASA) même si les différences corporelles objectives sont pour le moment, exclues de la définition du DSM-5.

↑Clarcke A, Thompson A. R, Jenkinson E, Rumsey N, & Newell R (2014). CBT for appearance anxiety: psychosocial interventions for anxiety due to visible difference. Chichester, West Sussex : John Wiley & Sons. B)  

B) L’Anxiété Sociale de l’Apparence (ASA), une notion centrale.

«Peut-être qu’un jour, tu n’auras plus peur de moi et que moi, je n’aurai plus peur de ton regard. » (Clara-10 ans)

↑Dessine-moi un visage. Maud Vazquez et Caroline Darroquy – Production Les Films du Huitième Jour)   

  • Définition

ASA est secondaire à un écart entre l’apparence idéale à laquelle les personnes affectées aspirent et la réalité de celle-ci. L’ASA se définit comme une préoccupation envahissante concernant son apparence physique et la peur des situations dans lesquelles elle pourrait être évaluée négativement par les autres. Les individus qui « voient » et évaluent négativement leur corps ont tendance à prêter une plus grande attention et à être envahis par la façon dont les autres le voient. Par conséquent, L’ASA est intimement dépendante de la perception de son image corporelle.

↑BoursierV, Gioia F. Women’s pathological narcissism and its relationship With social appearance anxiety: the mediating role of body shame. Clinical Neuropsychiatry (2020); 17, 3, 164-174 

  •  L’origine traumatique de cette Anxiété Sociale de l’Apparence.

Avec un visage hors norme, l’enfant va vivre avec et dans sa famille et son entourage social, des expériences douloureuses : des stigmatisations, des moqueries, des prises en charge médicales ou chirurgicales itératives et douloureuses, qui constituent avec le temps son histoire personnelle et familiale.

Ces expériences douloureuses sont une forme d’apprentissage, c’est-à-dire d’acquisition de réactions émotionnelles, relationnelles, cognitives et comportementales qui s’inscrivent dans la mémoire au long cours et vont se maintenir avec le temps, on parle de mémoire traumatique. La constitution d’une mémoire traumatique expose la personne à son activation, à tout moment de sa vie, et même à distance alors qu’il semble aller bien, et ce, à l’occasion d’un stimulus qu’il associe à ses souvenirs traumatiques. Si sa réaction est violente face à ce stimulus, celle-ci prendra la forme dans un authentique tableau clinique de syndrome post-traumatique dont une bonne partie se manifestera cliniquement par une ASA.

Les réactions émotionnelles douloureuses amènent chez beaucoup d’enfants, des comportements de compensation, pour « faire face”, pour essayer de moins souffrir, tels que l’évitement, le repli sur soi, des automatismes cognitifs négatifs, etc.

C’est une autre forme d’apprentissage : l’évitement de situations relationnelles peut momentanément apaiser l’enfant. Ce qui explique qu’il y aura de plus en plus recourt. Il développe ainsi des habitudes qui ne lui sont pas favorables selon son âge : il n’aura par exemple pas ou peu d’amis. À long terme, ces évitements augmentent son ASA.

↑Vries, H de, (2017), La formulation des cas cliniques en Thérapie Comportementale et Cognitive, Psychologies et Education, revue de l’AFPEN (Association des Psychologues de l’Education Nationale), nr. 2, p. 57-74 

La répétition, l’accumulation et le stade de développement de l’enfant, face à ces expériences traumatiques peuvent induire des graves répercussions sur le développement de l’enfant (16). Cela peut conduire chez certains à l’incrustation de psycho-traumatismes complexes. Ces psycho-traumatismes complexes se caractérisent par six catégories de symptômes qui sont une altération dans la régulation des affects et des impulsions, une altération de l’attention et de la conscience, une altération de la perception de soi, une altération dans les relations aux autres, une somatisation et enfin perturbation dans les valeurs et les croyances. 

6.  L’intérêt des stratégies de coping face à la curiosité.

Lutter contre l’installation d’une mémoire traumatique est essentiel et engage à mener des actions préventives afin de limiter les événements potentiellement traumatiques. Les programmes d’habiletés sociales formant aux stratégies de coping sont une aide précieuse comme de nombreuses études l’attestent. Ils aident l’enfant à acquérir une communication adaptée et efficace face à la curiosité que leur état inspire. Cette curiosité est au cœur de leurs expériences des relations sociales du fait même de l’existence de cette particularité et de ce fameux regard de l’autre. Ils doivent donc savoir y répondre de façon appropriée afin d’engager des relations sociales dans les meilleures conditions. La curiosité s’exprime sous trois formes : une curiosité naturelle, une intrusive et enfin une malveillante. L’enfant doit apprendre à se positionner et à répondre à chacune d’entre elles, d’une façon adaptée, pertinente et efficace, car cette réponse induira ses relations futures avec l’autre.

Barbara Kammerer Quales, dans les années 70 et James Partridge dans les années 80, tous deux victimes d’un accident de voiture dans lequel ils sont brûlés vifs et défigurés, sont à l’origine de cette démarche. Ils élaborent des stratégies de coping à partir de leurs expériences personnelles. Partridge est un des pionniers de la compréhension de mécanismes psychologiques en jeu lors d’une « défiguration ». Il comprend par l’expérience de sa propre brûlure, que c’est son comportement, plus que la déformation de son visage, qui influence la qualité de ses relations sociales avec les autres. Son comportement est intimement lié aux sentiments de honte ou d’agressivité qu’il éprouve. Ainsi, selon lui, c’est le comportement et le manque de savoir-faire relationnel et social plutôt que l’apparence qui causent le problème. Savoir identifier le type curiosité auquel l’enfant est confronté afin d’adapter sa communication est alors fondamental.

Il est indispensable de maintenir ces enfants dans un sentiment de normalité, de les sortir du positionnement de victime ou de super super-héros qu’on leur appose bien souvent. Mais pour cela, il est nécessaire de leur en donner les moyens de changer de posture.

↑Reviers, B de. (2017). L’intérêt de stratégies de coping dans le nævus géant congénital. Mémoire de Diplôme Universitaire de Thérapies Comportementales et Cognitives. Université Paris Descartes – Paris V. 1-87.

7. Un accompagnement adapté.

Il n’y a pas, dans le domaine de recette toute faite ou miracle, mais bien la nécessité d’écouter, d’identifier, de comprendre et de s’adapter à chaque cas et à chaque niveau de ressenti, car une grande prudence s’impose et on ne doit pas surmédicaliser le problème afin de ne pas l’instaurer ou l’aggraver, mais trouver une juste mesure avec la règle du « ni trop, ni trop peu ». Il existe quelques clés utiles à connaître comme nous l’avons vu précédemment.

En revanche, si un tableau clinique à type de ASA ou de syndrome post-traumatique ou encore de psycho-traumatismes complexes est suspecté, il est indispensable d’orienter l’enfant ou l’adulte vers des professionnels formés à ce type de prise en charge très spécifique. Les Thérapies Comportementales et Cognitives ont fait la preuve de leur efficacité dans ce domaine.

Accompagner les naissances semble un point incontournable et ne peut s’envisager que par la formation des équipes néonatales sur ce type de malformation, et sur la façon d’aborder le sujet avec délicatesse avec les parents afin d’aider à l’instauration d’un mode d’attachement sécure avec l’enfant et d’une communication adaptée, car n’oublions pas que les parents seront les premiers remparts de l’enfant face au monde et qu’il calquera ses réactions sur eux.

Conclusion

Gardons cependant à l’esprit que la grande majorité des enfants concernés par un visage défiant les normes communément admises, mène une vie sociale, familiale, affective et professionnelle bien souvent normale et réussit parfaitement leur intégration comme en témoignent nombre de familles affectées.

Cependant, on ne doit pas nier le fait que cette particularité leur demande une adaptation et la nécessité de mobiliser leurs ressources pour y faire face. Certaines singularités sont plus difficiles à intégrer que d’autres, restons lucides et loin d’un romantisme mal à propos, nous conseille Quentin.

Le regard que la société pose sur eux se doit d’éviter les écueils d’une empathie égocentrée et de compensations inopportunes aggravant leur difficulté et la « liminalité* » dont ils peuvent faire l‘objet.

La valeur d’une vie, n’est-elle liée qu’à une norme de « qualité de vie » comme tentent de nous le faire croire les nombreuses échelles qui ont envahi les études scientifiques, en éliminant toute adversité ou au contraire n’est-ce pas plutôt l’intérêt du chemin parcouru qui passe bien souvent par des passages ardus.

En revanche s’astreindre à comprendre les mécanismes sous-jacents permettra d’aider efficacement et dignement ces personnes. C’est par cette démarche que notre société deviendra réellement et sincèrement inclusive et sortira du paternalisme.

À toi Gabriel, je laisserai la parole à notre groupe des ainés car même si tu n’es pas encore concerné par ce problème de recrutement, je suis convaincue que ce documentaire pourra t’aider à voir les choses sous un jour différent.

Les vies hors normes sont en effet bien souvent un concentré de Soft Skills même si nous sommes loin de tout romantisme béat sur la véracité de ce que tu traverses. En revanche nous sommes plein d’espoir dans ton futur et face à tout ce que tu apporteras à cet « autre » ainsi qu’ à la société !

Alors, je te donne rendez-vous le 24 mars 2022 pour la suite de ce projet qui regorge de « petits trucs et astuces » même si l’entretien de recrutement n’est pas encore ta préoccupation.

*Liminalité : le fait d’être maintenu sur le seuil. En 1909, l’ethnologue français Arnold Van Gennep décrit la situation, dans les rites de passage, où la personne est isolée de la vie du groupe sans être rejetée définitivement. Dans les années 1980, l’anthropologue américain Robert Murphy reprend le concept de « liminalité » par rapport au handicap. Il rend compte du fait que la personne en situation de handicap est maintenue sur le seuil de la société. Ni totalement extérieure ni jamais totalement à l’intérieur. (QUENTIN, Bertrand. Les invalidés (Connaissances de la diversité)

Docteur Béatrice de REVIERS ( CMN Owner, Février 2022)